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Au coeur de la folie – Elle

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Jour 1 : Déchirure

Elle avait si peu de personnes à qui se raccrocher : son père était mort, ses grands frères avaient quitté le foyer familial, la laissant avec sa mère, avec qui elle n’avait quasiment aucun rapport. Puis elle avait croisé un jour l’Ange de la Mort. Il était vêtu de noir, ses yeux enfoncés dans ses orbites maquillés de noir lui donnaient un air malsain. Et pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de penser à lui. Discrètement. Intensément. Amoureusement. Tous autour d’elle le qualifiaient de fou, de malade mental, de psychopathe. Alors quand il avait disparu devant ses yeux, emportés par une poutre en feu, elle savait ce qui lui restait à faire pour lui montrer son amour inconditionnel. Il lui fallait suivre son cheminement.

Jour 2 : Inconscience

Elle avait passé la nuit entière à faire des recherches sur lui. Elle voulait vraiment vérifier et avoir, de sources sûres, toutes les informations sur ses méfaits, malgré les bruits qui couraient à son sujet dans les rangées des amphithéâtres. Elle ne savait pas pourquoi elle avait survécu mais elle le pressentait : c’était un signe. Elle avait alors fuit cet incendie sans se faire voir et s’était enfermée dans sa chambre sans voir le Soleil se coucher. Et elle ne le vit pas non plus se lever tellement elle était absorbée par ce qu’elle lisait sur les réseaux sociaux et sur les médias de la ville qui avaient relaté la dernière semaine de la vie commune des étudiants du campus. « Personne n’a peur d’un culte apparemment ! », se dit-elle. Elle leva le nez de son ordinateur quelques secondes puis se rendit compte de l’heure qu’il était. Elle jura, se sentant trop bête d’avoir pu passer autant d’heures devant un écran. Sa nuit venait de s’envoler devant ses yeux car les cours reprenaient tôt malgré l’incendie qui venait de ravager un amphithéâtre, emportant avec lui une enseignante et quelques élèves dans le sillage de la mort. Elle attrapa son sac de cours et elle fonça en direction de la faculté, en priant que les transports en commun ne la missent plus en retard qu’elle ne l’était déjà. Elle arriva dans la salle de cours et s’installa tout au fond, pour déranger le moins possible. Elle fut étonnée du silence qui régnait dans la salle : à quoi cela était du ? Puis elle croisa le regard d’une élève, qui se pétrifia sur place. Elle fit passer un mot à ses camarades qui se retournèrent également, sans aucune discrétion. « Pourquoi ? », se demanda-t-elle. Et alors qu’elle croisait les bras et y fourra sa tête, elle plongea dans un brumeux et profond sommeil. Quand elle se réveilla, quelques instants plus tard, elle était debout, au milieu de la salle et cette fois, tout le monde la regardait. Quand elle croisait le regard d’un élève, il le détournait systématiquement. Perdue, sa seule réaction fut de retourner à sa place, d’embarquer ses affaires et de quitter le cours.

Jour 3 : Peur

« J’ai été vue ! », s’était-elle dit au petit matin quand elle reçu un appel de la faculté lui demandant d’aller au bureau de la psychologue. Elle prit donc le bus pour se rendre au campus où certains la regardaient bizarrement. Elle avança tout de même, faisant fi des regards braqués sur elle et se rendit directement au bureau des psychologues. Elle n’avait pas peur qu’on la pût la traiter de folle comme il avait pu l’être mais elle avait peur qu’une enquête psychologique fut ouverte sur elle comme cela avait pu être le cas avec les proches des victimes de l’incendie. Il s’agissait bien de la dernière chose dont elle avait envie : qu’on la prît pour une victime alors qu’elle n’en était pas une ! Bien au contraire, elle était reconnaissante envers ce garçon qui venait de lui ouvrir les yeux sur le monde dans lequel elle était désormais à vivre loin de son âme-sœur. Elle savait ce qu’il avait fait le jour de sa rencontre avec la psychologue de la faculté : elle ne ferait pas la même chose, mais elle avait tout de même pour but d’effrayer cette personne qui tenterait de lui mettre des bâtons dans les roues. Lorsque la psychologue arriva, elle la suivit dans son bureau et s’installa sur le même fauteuil sur lequel il s’était assis : elle le sentait. Pendant toute l’heure du rendez-vous, elle était restée silencieuse comme il avait pu l’être : elle avait sur l’Internet le rapport de la psychologue sur ce qu’il avait fait. Ou pas fait, plutôt. Quand la femme eut marre de son silence, elle mit fin au rendez-vous sur le champ, la libérant. « Il avait raison vous savez. De vous faire peur. De leur faire peur ! », avait-elle laissé échapper avant de quitter la pièce.

Jour 4 : Insanité

« Quatrième jour… », pensa-t-elle. Le dernier jour de la semaine était arrivé plus vite qu’elle ne le pensait. Il ne lui restait plus que trois jours de peur avant que la terreur ne se réinstallât à nouveau. Mais elle était à court d’idées. Elle ne savait plus quoi faire pour effrayer les autres. Elle misa alors tout sur le physique. Le changement fut radical : elle, qui avait les cheveux longs et blonds comme les blés, les avait coupés en carré franc et les avait teints en noir. Ses yeux, désormais maquillés de noir, lui faisaient un regard malsain en faisant ressortir le bleu pâle de ses iris. Elle avait également opté pour un style vestimentaire plus obscur. Cela faisait maintenant plusieurs minutes qu’elle se regardait dans son miroir. Et le reflet qu’il lui renvoyait lui plaisait. Elle fit la moue à son miroir puis rigola intensément. Personne ne la reconnaîtrait. Personne n’oserait l’approcher à présent ! Elle, qui n’était personne, était dorénavant quelqu’un. Dehors, le temps avait changé, comme s’il avait compris que quelque chose de mauvais se tramait. Le Soleil avait disparu sous d’épais nuages noirs et un vent violent soufflait. La pluie ne tarderait pas à tomber, elle le sentait. Elle prit alors un parapluie et dès qu’elle sortit, un éclair déchira les cieux : le Malin venait de sortir de son antre. Elle ouvrit sa protection contre la pluie qui commença à tomber à grosses gouttes. Alors que tous les étudiants couraient sur le campus en recherche d’un lieu loin de toute cette pluie pour s’en abriter, elle marchait sur le bitume inondé comme un Ange de la Mort : elle lui ressemblait ! Ses talons claquaient sur le sol à mesure que l’orage se rapprochait. Beaucoup s’arrêtaient à son niveau pour la prévenir d’aller se mettre à l’abri mais tous ceux qui essayaient abandonnèrent rapidement quand ils croisèrent ses lèvres tordues dans un étrange sourire. Elle était l’incarnation d’un dieu descendu sur Terre pour châtier tous celles et ceux qui s’étaient moqués de lui, qui l’avaient ridiculisé dans de pathétiques murmures. Elle continua son chemin jusqu’à arriver au niveau des amphithéâtres qui étaient bondés d’étudiants en quête d’un abri. Elle les regarda tous, les jugeant, les haïssant, les maudissant. Elle s’assurerait que plus jamais un élève comme il avait pu l’être ne soit discriminé à nouveau comme ils avaient pu le faire. Elle dansait sous la pluie, comme si elle en était épargnée. Quand elle s’arrêta, elle remarque que plusieurs jeunes adultes la regardaient depuis l’intérieur des amphithéâtres. « J’ai capté leur attention. A mon tour de ne pas les décevoir ! », s’encouragea-t-elle. Elle lâcha son parapluie, dévoilant son visage à tous. Elle n’était plus la jeune fille qu’elle avait pu être. Et cela lui faisait plaisir. Alors, elle se mit à rire fortement. Et lorsqu’ils n’étaient pas couverts par le bruit des éclairs, ses rires parvenaient aux oreilles des autres, leur glaçant le sang.

Jour 5 : Repos

Elle éternua : elle avait attrapé un rhume à force de danser sous la pluie, la veille. Mais elle avait réussi à les regards sur elle. Elle errait dans sa maison, seule, sa mère travaillant. « Maman… je te hais toi aussi ! », hurla-t-elle en tapant du poing sur la table. Son cerveau travaillait à vive allure pour trouver un moyen de faire peur à sa mère. Elle tournait en rond dans sa chambre, à la recherche d’un plan. Et quand elle l’eut trouvé, elle prit quelques affaires dans son petit sac et quitta le domicile familial. Elle descendit en centre-ville et prit une chambre d’hôtel d’où elle passa un appel. « Madame. Nous avons votre fille. Si vous souhaitez la retrouver en vie, veuillez nous rejoindre à cette adresse, demain dans l’après-midi. », avait-elle dit, un mouchoir entre sa bouche et le microphone du combiné pour trafiquer sa voix.

Jour 6 : Vengeance

Elle avait longuement attendu. Puis sa mère s’était pointée. Avec une valise. Sûrement remplie de billets de banque. Elle arriva à l’accueil et la standardiste l’appela : elle lui répondit de dire à la femme dans quelle chambre se rendre. Tout était calme. Elle retourna à la fenêtre mais ne vit aucun policier autour du bâtiment. Ce à quoi elle ne s’attendait pas tellement. Mais grand bien lui fasse : cela lui simplifierait la tâche. Sa mère toqua à la porte et elle s’empressa d’aller ouvrir. Furibonde, sa mère pénétra dans la chambre d’hôtel. « Il va falloir que nous ayons une discussion, ma fille ! », maugréa-t-elle. Elle déglutit. Cela ne devait pas se passer ainsi. Pas dans ses plans. Elle devait alors faire volte-face et trouver un autre plan. Elle lui avait pourri la vie, l’avait empêchée de vivre comme elle le voulait pendant son enfance et voilà qu’aujourd’hui, elle voulait également lui pourrir les derniers jours qu’elle s’accordait à vivre. Mais elle n’en avai que faire ! Elle se retourna vers sa mère mais celle-ci lui mit une gifle. Elle vit rouge et s’emporta au quart de tour. Elle n’avait plus le choix : le meurtre n’était plus une option. Mais pourrait-elle aussi facilement et aussi froidement assassiner cette personne qui lui a donné la vie et qu’elle, bien en dépit de son côté strict, avait aimé ? La réponse ne pouvait venir qu’en agissant. Elle poussa sa mère sur le lit et elle tomba à la renverse. Elle monta sur elle et, à califourchon, empoigna l’oreiller et le posa sur le visage de sa mère. Aussi fortement que cela pouvait l’attrister, elle maintint un temps la pression puis l’enlevant, rongée par la peur et le remord. Mais quand elle vu le regard vague de sa mère, elle comprit qu’elle était allée trop loin pour se stopper maintenant : jamais elle ne lui pardonnerait son acte. A contrecœur, elle remit l’épais coussin sur le visage de sa mère et appuya pendant quelques secondes. Puis plusieurs minutes. Et alors que ses phalanges blanchissaient à vue d’oeil, elle arrêta la pression et, dans une sanglot déchirant, retira le coussin. Sa mère, les yeux fermés, des larmes en coulant, gisait dans le lit d’hôtel, sans vie. Comment avait-elle pu être égoïste à ce point ? Au point d’enlever à ses frères la seule famille fixe qui leur restait ? Essuyant les larmes qui coulaient involontairement sur son visage, elle renifla mais reprit pied : elle n’était désormais plus qu’à un jour de la fin. De la fin de tout. De son combat, de sa revanche, de sa vie.

Jour 7 : Feu

Elle avait tout perdu. Tout. Elle enfila son chapeau noir et se redit à la faculté comme s’il s’agissait d’un jour banal. Mais ce n’était pas un jour banal, non. Il s’agissait du jour de la fin de sa vie, le jour où tout prendrait fin. Elle alla en cours, en prenant soin de se mettre tout au fond des amphithéâtres. A la fin du dernier de la journée, elle s’avança vers son enseignante pour lui poser une question. Quand elle lui eut répondu et que tous les étudiants avaient quitté la pièce ainsi que la professeur, elle sortit de son sac à dos un jerrican d’essence qu’elle se renversa dessus. Plus jamais elle ne souffrirait de l’avoir perdu, de l’avoir laissé partir trop tôt sans avoir essayé de faire sa connaissance et de le sauver. Elle le comprenait dorénavant : elle aussi souhaitait être sauvée. Mais quand le premier étudiant du cours suivant entra dans la salle, il la regarda intensément avant de la reconnaître et de prendre la fuite. Elle pleura un grand coup. Quelque chose en elle venait de se déchirer définitivement en elle. Et quand tout un tas d’étudiants s’accumula devant l’amphithéâtre et qu’aucun ne bougea quand elle sortit un briquet, elle embrasa l’objet dans un petit clic. Elle ferma les yeux et toute sa vie repassa devant ses yeux clos. Elle avait rigolé, partagé des choses avec des amis, aimé, mais au final, tout ce qui restait n’était qu’un malheur incompréhensible. Elle laissa donc tomber le briquet qui fit s’enflammer l’essence dont elle était recouverte. Le feu la lécha et alors qu’elle avait envie de hurler de douleur, elle se contint en pensant à la douleur que lui aussi avait pu ressentir ce fameux jour où il avait été emporté par une poutre enflammée. Alors, pour lui porter honneur, elle tourna ses dernières pensées envers lui : « Toi, dont je ne connais ni le nom ni l’histoire mais dont j’ai saisi les intentions et les désillusions : j’arrive… »

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