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2050 : Utopie en Marche

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Le bureau de Mr Delacroix était le parfait exemple de la sobriété la plus totale. L’écran plat de l’ordinateur abordait à peu près la même couleur grisâtre que celle du vieux bureau où des dizaines de personnes avaient dû se poser pour réfléchir ou travailler. Quand Mr Delacroix revint à son bureau après sa pause déjeuner, il put trouver, en pianotant sur quelques touches de son clavier, son travail de l’après-midi. Bien qu’il fît parti de l’organisme gouvernant la France, Mr Delacroix n’avait pas l’emploi le plus attirant de l’administration, mais de par son éducation, s’y complaisait en se disant qu’il était tout de même utile à la Nation. Quand sonna leur heure de rentrer chez lui, Mr Delacroix fit un simple détour à l’hypermarché le plus proche pour y récupérer une commande. Intégralement robotisées, les grandes surfaces commerciales étaient devenues de grands entrepôts où l’on n’y passait que brièvement pour récupérer les courses de la semaine. Pour Mr Delacroix, la quantité des commandes hebdomadaires était à un prix réduit, de par sa place au sein des administrations du pays. Nationalisées, toutes les entreprises de l’agroalimentaire avaient été fusionnées afin de mieux répondre à l’uniformité du pays. La France avait connu, à l’instar de tous les pays occidentaux, une vive séparation au sein de ses citoyens. Beaucoup avaient été contre : la transition avait été houleuse. Beaucoup y avaient perdu la vie. Et tous ceux osant glorifier encore le passé étaient réprimés, voire éliminés pour les plus éminents. Mais Mr Delacroix avait à peine souvenir de cette époque meurtrière. Il était né trop tard pour voir l’échec d’une ancienne nation et trop tôt pour voir la réussite d’une nouvelle. « Peut-être… » disait-il, lascivement, quand les rares occasions se présentaient de parler de ce sujet.

Né en 2025, il n’avait pas eu la possibilité d’assister à la naissance d’une nouvelle puissance. Touchée pour la première fois en fin de l’an 2019 par une vaste pandémie, la France n’avait eu de cesse d’être frappée par des épidémies meurtrières. À peine sortie de la pandémie du CoViD-19 vers mi-2021 grâce aux vaccins -qui avaient suscités une polémique nationale-, la France fut ensuite touchée par le fungi du pigeon, un champignon parasitant les oiseaux. L’urgence sanitaire avait donc été prolongée pendant cinq années supplémentaires. Et ce fut durant ces années que Mr Delacroix vit le jour. Les métropoles avaient vite été saturées par les habitants ruraux. À cause de cet exode rural, des mesures radicales avaient été prises ; le pigeon était devenu l’ennemi public numéro un ! Les premières années de sa vie, comme tout le monde, passèrent devant ses yeux sans qu’il ne les comprît. Entièrement repensées, les institutions du pays avaient été pour la majorité supprimées. La construction de la VI° République était en marche. Dans un bonheur éphémère, les enfants de la génération CoViD-19 avaient grandi et redécouvraient les expressions faciales des émotions. Mais le répit fut de courte durée car, neuf années après la pandémie de Wuhan, la France devint l’épicentre d’une nouvelle maladie à SRAS. Les masques avaient fait leur grand retour après une pause de tout juste dix-huit mois. Et cette fois-ci, personne n’avait été épargné. La maladie avait touché toute la population, sans discrimination d’âge, les plus riches comme les plus démunis.

Lorsque Mr Delacroix rentra chez lui, Mme Delacroix était aux fourneaux, préparant le dîner. Il embrassa son épouse et rangea les courses. Les tâches d’entretien du foyer étaient, comme pour la plupart des couples, données à la femme. Réunis selon un algorithme créé par l’État, Mr et Mme Delacroix ne croyaient pas aux sentiments tels que l’amour ou la compassion. Tous deux élevés par l’État suite à la perte de leur famille durant la guérilla de 2031, ils faisaient partis, tout comme cinq millions d’enfants, du vaste programme OOF -Organisme des Orphelins de France- qui les avait récupérés et éduqués selon de nouveaux standards et codes sociaux. Les plus âgés, comme Mr et Mme Delacroix, avaient placés dans une section spécialisée de l’OOF, tandis que les plus jeunes avaient rapidement été adoptés par des employés de l’État. Si Mr et Mme Delacroix avaient quelques souvenirs de leurs parents, ils ne se souvenaient aucunement des valeurs qu’ils avaient pu leur inculquer, oubliant ainsi amour et compassion.

Alors que Mr Delacroix peaufinait un dossier pour son travail et que Mme Delacroix finissait de mettre les couverts, le cours de leur morne journée fut arrêtée par le retentissement d’une lourde explosion. Ils relevèrent tous deux le bout de leur nez et se retrouvèrent dans le salon. Des explosions, il s’en passait très peu depuis la fin de la guerre civile en 2033. Mais lorsque certaines retentissaient aux oreilles des habitants d’une ville, un communiqué provenant de la part du Président de la France se faisait vite parvenir sur les rares chaînes télévisées, appartenant maintenant à l’État. Le couple Delacroix alluma donc son téléviseur, en attendant la prise de parole du chef de l’État. Ils sélectionnèrent la chaîne de leur ville. Puis sous quelques minutes, une image stationnaire apparut sur l’écran et enfin, une voix robotisée. Ladémocratie n’avait plus de voix et encore moins un visage.

Dans un souci de protection des gérants de l’État, aucun visage n’était connu par le grand public. En effet, depuis la guerre civile qui avait pris fin en 2033, et débuté à cause du troisième mandat possible du chef de l’État, la France avait subi de nombreuses réformes : éducation, vie sociale, espaces urbains, administrations et institutions nationales avaient entièrement été repensés et remodelés afin de permettre un meilleur fonctionnement du pays. Dans le système scolaire, dorénavant, il y avait plus de nouveaux enseignants que d’anciens. Les villes, elles, avaient été refondées en intégralité. En effet, après la guerre civile, un exode rural avait débuté et rares étaient les personnes vivants encore à la campagne. La France, en pleine reconstruction, subit un fondamental changement démocratique ; un système de Grands Électeurs, copié-collé du système américain, avait été mis en place. Au fur et à mesure des années, le parti politique en place au début de la toute première crise, La République en Marche, s’était affichée comme l’unique parti politique viable. Ses opposants s’étaient grandement raréfiés et les premiers osant faire un tant soi peu de bruit dans le pays étaient systématiquement éliminés. Jamais le parti politique n’était intervenu dans ces mystérieuses disparitions. Le profil du coupable était d’ailleurs souvent le même ; un homme en début de quarantaine, fanatique du régime politique en place. Aussi, durant la reconstruction des villes, le modèle d’une ville parfaite avait vu le jour. Avec un hypercentre dédié exclusivement aux bâtiments du parti politique dirigeant la ville, le quartier n’était accessible qu’aux employés de l’État. Ensuite, tout au tour de l’hypercentre politique, se développèrent les bâtiments commerciaux. Petites boutiques ou bien siège d’une entreprise nationale, le quartier était entièrement réservés aux activités commerciales. Un peu plus excentré du centre-ville, les habitations : les plus luxueuses étaient au plus proche du centre-ville. Quant aux maisons individuelles, ce concept avait totalement abandonné. Maintenant, les populations urbaines vivaient dans de hautes tours, et les seules maisons individuelles se trouvaient de l’autre côté du Rempart, un long mur circulaire séparant les villes du milieu rural. Les campagnes, elles, étaient réservées à l’agriculture. De ce fait, une toute petite minorité de la population du pays habitait de l’autre coté des Remparts. Bien souvent au seuil de pauvreté, ces habitants bénéficiaient de plusieurs subventions de l’État. Et, comme à l’époque féodale où les serfs étaient sous la protection de leur seigneur, les agriculteurs rendaient les aides de l’État sous forme de votes. L’âge moyen des habitants français avait aussi chuté de dix ans, passant d’une moyenne d’âge de quarante-deux ans à trente-deux en seulement trente années. Mais cette politique menée par la France ne se fit pas voir d’un bon œil à l’international et particulièrement à l’ONU. À partir de 2038, et depuis ce, le pays n’avait plus connu de divisions due à la politique instaurée. C’est également dans ce contexte qu’en 2040 fut instauré le service au pays, qui consistait en une sorte de service militaire révisé afin de mieux encadrer les jeunes et de leur inculquer les nouvelles valeurs nationales.

À la fin de l’allocution du Président, le couple Delacroix mangea en silence. L’explosion provenait de la campagne lointaine et avait été provoqué par une attaque de l’ONU. Depuis maintenant presque cinq ans, la France avait rompu ses liens avec l’ONU, qui avait déclaré le pays en état d’urgence politique suite à la nationalisation des médias. S’en était suivie une rupture avec le reste du monde : la France était devenue un pays entièrement auto-suffisant et renfermé sur lui-même. Quand le repas prit fin, Mme Delacroix s’en alla se coucher directement, épuisée de sa journée. Quant à lui, Mr Delacroix sortit de son appartement pour aller retrouver un collègue de bureau afin de boucler un dossier urgent.

Au petit matin, Mr Delacroix se réveilla juste après son épouse qui était déjà attelée à préparer le petit-déjeuner de la maison. Sans un mot, Mr Delacroix mangea et se rendit à son emploi. Sur le chemin qu’il empruntait tous les matins, il vit un homme assis devant son lieu d’emploi, l’air perdu, les habits déchirés. Jamais il n’avait vu un homme aussi mal au point. Bizarrement, une petite pointe au cœur lui procura un sentiment d’injustice. Mais à cause de son éducation, il fut dans l’incapacité totale de réagir correctement. Au lieu de lui porter secours, il pénétra dans le bâtiment de son département politique au sein de l’hypercentre. Attablé devant son bureau, il ne réussit pas à s’enlever l’image de cet homme complètement délaissé des autres. Il entreprit alors quelque chose qu’il n’avait jamais fait ; venir en aide à son prochain. Discrètement, il s’éclipsa de son bureau et se rendit au rez-de-chaussée du Ministère auquel il était affilié. Mais quand il arriva devant les portes coulissantes de la sortie, il constata que l’homme avait déjà disparu. Pour pas que son absence ne se fît pas remarquer, il remonta rapidement à son bureau, prétextant une urgence aux toilettes.

À la pause méridienne, il se retrouva seul, isolé de ses collègues de bureau, contrairement à d’habitude. Il ne comprenait pas cet isolement soudain. Quand il remonta dans son bureau, son isolement continua. Devant cette attitude de son entourage professionnel, une peur ancienne se réveilla en lui. L’oubli. Oui, Mr Delacroix avait, déjà à son jeune âge, peur d’être oublié par les autres. Sûrement à la mort de ses parents. Il avait six ans lorsque ses parents avaient été emportés par la mort. Et malgré toutes les tentatives de l’OOF pour lui faire oublier sa vie d’avant, il ne parvenait pas enlever le visage de ses parents de son esprit. Alors, il avait peur pour sa vie. Et, pour la première fois de sa vie, il se pencha au-dessus de son bureau de travail pour réfléchir. Même s’il était jeune, la guerre civile lui avait laissé un profond traumatisme qui ne s’exprimait que maintenant, à l’aube d’un pays utopique. Tristement, et se sentant coupable de ne pas avoir plus perpétué la mémoire de ses parents et autres membres de sa famille disparus, il rentra chez lui bien plus tôt. Il se demandait si ses actes allaient avoir des répercussions sur sa vie à venir. En d’autres termes, était-il déjà un homme mort ?

Lorsqu’il arriva chez lui, aucune odeur d’un bon repas préparé par son épouse. Aucune lumière non plus. Il sortit donc sa meilleure bouteille de whisky, s’en servit un verre et s’installa dans son canapé. Il voulu allumer la télévision mais s’arrêta net avant d’avoir pu le faire.

— Ah, je crois savoir. La vie est…

Mais avant que sa bouche n’ait eu le temps de formuler le sens de la vie qu’il venait de découvrir, une balle lui transperça le crâne d’arrière en avant. Mr Delacroix n’existait plus. Il ne restait juste qu’une coquille vide que des nettoyeurs embauchés par l’État viendraient enlever le lendemain avant que son existence ne tombe dans l’oubli.

« La Nation est votre parente : vos pensées ne nous sont pas inconnues. »

-Président d’Utopie en Marche

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